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 C’était une soirée de fin de festival, nous étions quelques-uns à table : Frank Pé, Michel Plessix, quelques autres, la conversation tournait sur les motivations qui nous avaient poussé vers la bande dessinée. Nous avions dans notre enfance, tous lu le même livre : « comment devient-on créateur de bandes dessinées » par Franquin et Gillain, éditions Marabout.

Car pour les collégiens que nous étions, c’était un métier. La génération dont les deux monstres sacrés donnaient leur enseignement dans ce petit ouvrage, avait débroussaillé le territoire. Pour nous qui dessinions il n’y avait pas de doute, une carrière  était possible.

 

La bande dessinée est née dans la presse américaine, c’est dans les journaux que les jeunes gens « au guide Marabout » que nous étions, là lisaient.

 

Bien sûr il y avait les albums, mais le journal était le premier lieu où les choses se passaient.

Spirou, Tintin, Pilote et là tout va changer. Le génial René Gosciny, va tirer ce genre vers le haut. Déjà il imposait à certains de ses auteurs comme Tabary de signer leurs planches, de revendiquer leur travail. Avec Pilote, la bande dessinée va prendre sa dimension adulte, il va donner au dessinateur et au scénariste leur statut d’auteur. Dans le journal, on les montre, ils deviennent eux-mêmes des personnages ; le talentueuxl Alexis fait leur portrait, qui est présent en dessus de leurs pages, Gotlib se met en scène, ses collègues du journal traversent ses cases. La bande dessinée devient un art, le neuvième. Le fait que l’on ait donné le numéro huit à la télévision aurait dû nous alerter sur la valeur du classement, mais la période était belle et euphorique. Un art ne se développe pas dans des journaux, il lui faut le support de l’excellence, celui de la pérennité dans notre culture : le livre !

 

On développe les albums ; au début c’était un truc pas terrible, comme un journal amélioré, encore souple, il devient cartonné, les chiffres deviennent énormes. On fait des beaux livres, des tirages de tête ; les journaux meurent.

 

Aujourd’hui les formats diminuent, se rapprochent du livre, du vrai, du maître étalon, la collection blanche de Gallimard, un roman graphique au même format ; il n’est plus un truc à suite, dont on attend l’épisode suivant comme autrefois dans le journal. Ça y est l’auteur de bande dessinée est un écrivain comme un autre, un auteur, un artiste, un vrai.

 

Oui mais… Tout ne s’est pas passé exactement comme les choses en ont l’air. Certes le discours est là, la bande dessinée, c’est un art, c’est important aujourd’hui, de grands auteurs, des chiffres de vente qui pèsent dans l’édition.

 

Comme le festival d’Avignon où le théâtre est un peu loin du grand public, comme Cannes qui est le festival des frères Dardenne et deux trois autres, nos salons distribuent des prix et récompensent des albums sur les angoisses des auteurs,sur leur mère, ou des  histoires de petite fille dans le tiers-monde qui travaillent à faire des briques en maudissant le FMI ; oui nous sommes un art comme les autres !

 

Oui mais qui en parle ? Personne. Dans les médias, un silence assourdissant, le journaliste Jérôme Bonaldi disait un jour que la BD était un des sujets tabous de la télévision. Mis à part quelques supports spécialisés, où est la bande dessinée dans la presse classique ? Peut-être encore moins présente aujourd’hui qu’il y a vingt ans.

Pire encore, dans notre monde «  mondialisé » il semble que ce phénomène de valorisation ressemble à une auto proclamation villageoise. Jamais cette perception n’a franchi les Alpes où la BD est restée une sous-culture qui s’exprime dans la presse, pareil en Espagne, en Allemagne, aux Pays–Bas, où après la percée effectuée dans les années 80, le genre s’est effondré. Les auteurs américains, n’ont pas quitté les comics book, les omniprésents mangas japonais sont restés bien sagement dans leur format. Il semble que seule une tribu d’irréductibles franco-belges se soit décidée un jour de devenir des écrivains et y soit arrivée.

 

En route, ils ont perdu un métier, car écrivain n’en a jamais été un,et à l’heure du numérique ils ont perdu toute perspective d’audience du reste du monde.

 

Le public continue à se précipiter vers la BD, l’autre, celle qui ressemble à celles des origines, la Japonaise, et encore un peu l’américaine.

 

Celle où l’on raconte des histoires, dans des revues sur papier pas terrible, faites par des gens qui savent eux, qu’ils sont dans une sous-culture, mais qui sait, seront peut-être sauvés par cela.

 

On a voulu s’autoproclamer, se statufier nous-mêmes, Franck Biancarelli dit à juste titre » la bande dessinée est une sous-culture faite par des gens avec un égo énorme ». Il a raison.

Cet égo nous a fait oublier une chose, mais c’est un oubli de taille. C’est le jugement de l’histoire qui fait l’art, ou ne le fait pas, c’est la pérennité dans le temps qui fait qu’un artisanat, accède au stade supérieur par le jugement des époques suivantes sur lui.

 

Céline appelait son bureau son  « établi » ; nous avons quitté trop vite le tablier de l’artisan, pour la couronne de lauriers ; ceux qui vont les porter vont le faire désormais en rentrant du boulot, l’autre, le vrai, celui qui les fera bouffer, et pendant leurs vacances, leurs soirées, ils seront des auteurs, des vrais !

 

JT

 

gotlib

 

illustration de Gotlib

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