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Dessin de Raymond PoÏvet

Dessin de Raymond PoÏvet

Le 11 Août 1932, un homme entre au musée du Louvre, c'est un ingénieur, il se nomme Pierre Guillard .

Il se précipite sur L’Angélus de Millet. Il perce la toile de plusieurs coups de couteau.

Il est maîtrisé. Au poste de police où il est amené par les gardiens du musée, il déclare :

« Au moins on parlera de moi. »

L'écrivain Pascal Quignard situe à cette date la naissance de l'art moderne.

La mise en avant de soi, le refus de l’assujettissement, l'aversion de ce qui fut, telle est la triple thèse de l’art moderne.

L'une des pratiques artistiques les plus anciennes, le dessin, ce geste qui il y a trente mille ans nous donnait, les parois de la grotte Chauvet, ce dessin qui avait eu depuis toujours, depuis ces temps les plus lointains, la vocation de raconter des histoires, qui nous échappent sans doute dans les grottes en question, la vie de Pharaon, des héros grecs, puis de dire Dieu dans les églises, de raconter les batailles, de conserver face au temps les portraits des puissants, enfin le souvenir des paysages et des moments, le dessin, dans sa fonction de se confronter au réel en 1932, perdait définitivement cette fonction. Depuis déjà quelques décennies, d'autres moyens d'expression avaient endossé ce rôle, la photographie, et au 20e siècle le cinéma.

Mais ce geste ancien ne s'éteignait pas pour autant, les enfants continuaient à vouloir représenter leur monde, des étudiants continuaient à le pratiquer. Alors que l' Art des salons l'abandonnait définitivement, le dessin, allait trouver un refuge : le livre, les journaux, et enfin la bande dessinée. Et c'est pour cela qu'elle fut grande et explosa au XX eme siècle, elle attira le désir de dessin, elle fut son refuge !

Ce ne fut pas toujours au début des carrières consenties pleinement ; si la bande dessinée fut le refuge du dessin, tous ne poussèrent pas la porte de l'asile dans l'allégresse, mais plutôt par désillusion, ils en avaient encore rêvé, les Raymond Poïvet, Les Paul Cuvelier, que d'autres lieux comme dans les temps anciens leur feraient une place sur les cimaises...Peine perdue, ils furent derniers.

Les générations suivantes n'en rêvèrent plus, elles s'étaient pensées dès leurs débuts dans ce nouvel art industriel, leurs œuvres étaient faites pour exister sur papiers imprimés.

Les journaux se multiplièrent, ces lecteurs qui avaient grandi avec les « illustrés », ne voulurent plus s'en passer à l'âge adulte, d'autres journaux apparurent, d'autres auteurs. Et là on se dit que c'était de l'Art, que cet Art officiel qui n'avait plus voulu du dessin, on l'avait bien eu, puisque on en avait ajouté un nouveau : le neuvième... certes on avait fait passer devant en 8e place la télévision, ce qui aurait pu mettre puce à l'oreille sur l'exigence du classement, mais la période était belle et foisonnante.

Même le peu de peinture qui restait encore debout vint jeter un œil sur ces nouveaux artistes du papier et leur emprunta parfois ce qui était leur identité, ce cerné noir qu'ils mettaient autour de leurs Mickeys.

Il y eut de grandes années, la France parfois influença un peu le monde, son Métal hurla aux Amériques, le Japon regarda, mais sans plus... nul doute la bande dessinée était de l'ART !

Mais pendant ce temps, dans le vrai monde de l'art, les choses avaient encore changé, on n'était plus un artiste parce que « voilà ce que je fais », on était un artiste « parce que je dis que je le suis  ».

La bande dessinée allait connaître pour la première fois elle aussi, sa révolution interne, une nouvelle génération s'était levée critiquant fortement les graphismes précédents, les histoires, les formats d'édition, bref l'ancien monde...

Des auteurs qui autrefois seraient, comme Goscinny, qui dessinait aussi à ses débuts, restés des scénaristes, maintenant que la BD était de l'Art appliquèrent ce nouveau code : je suis un artiste parce que je dis que je le suis ! Mon dessin mérite d'être publié.

Cette liberté de publier loin des codes habituels du dessin du genre, allait donner de bonnes choses mais libéré, du savoir-faire classique, de l'apprentissage, elle allait avant tout recouper une préoccupation marchande et qui allait donner la situation dans laquelle nous sommes, le rêve de toute industrie devenait davantage réalisable : « produire plus, pour moins cher « .

La technique permettait de faire des livres pour presque rien, les nouveaux auteurs auto-proclamés fourniraient d'eux-mêmes les arguments pour des coûts dérisoires, l'artiste qui s'appuie sur son « je » pour dire qu'il existe, n'a plus guère l'argument du savoir-faire pour exiger une rémunération.

Charmée par la révolution qu'elle avait vu se faire, la presse ringardisa les tenants du dessin à l'apparence trop classique, et exulta sur le miracle des chiffres et des quantités produites, chaque mois de janvier voyait les mêmes articles enthousiastes, et dramatiquement identiques.

Sortie de la presse où elle avait fait sa brillante gestation, La Bande dessinée faisait partie du monde des livres, les auteurs ne se rendirent pas tout de suite compte qu'ils avaient quitté un monde de professionnels pour celui plus amateur des écrivains , mais à peine la jonction s'était-elle faite avec le livre, le vrai, qu'une autre révolution s'annonce.

La Bande dessinée et la littérature avait un point commun, si la bande dessinée était le dernier refuge du dessin elle partageait avec le roman d'être aussi celui de l'imagination.

Or, au moment où le dessin devient écriture, et où le refuge ne semble plus aussi évident, il semble que la parenthèse de 150 ans du roman, où l'imaginaire était au pouvoir, s'effondre elle aussi.

Les romans d'aujourd'hui ne trouvent plus leur source que dans le réel, la dernière saison des prix littéraires en est la criante démonstration, les « chantres du je », qui ont accompagné toute la fin du 20e siècle occupent le terrain et la Bande dessinée n'y échappe pas.

Partout dans le livre, dessiné ou pas, on se raconte...et les mauvaises langues professent que la faiblesse du niveau, et de la connaissance de ce qui fut avant, ne laisse guère d'autre choix que de parler de soi. Les professionnels de l'enseignement disent à quel point les jeunes générations sont fermées à la fiction, concentrées, sur la vie des réseaux sociaux et sur le maelström d'informations qui les cerne.

L'imagination semble être allée ailleurs, dans la série télévisée... et le dessin ? Quelle est la solidité du refuge ?…

Il y a peu Alain Finkielkraut fut livré à la vindicte de notre profession, vindicte modeste, vue notre existence médiatique, pour avoir parlé d'un Art populaire qui ne le touchait pas...il invita Blutch sur France culture, qui mit avec justesse en avant le côté industriel de la Bande dessinée.

C'est le temps qui définit l'Art, ce qui dure, ce qui tient face à l'épreuve ultime, devient de l'Art.

J'ai toujours pensé que notre vraie parenté était la chanson, ni de la littérature, ni la grande musique, mais pas sans importance pour autant !

La bande dessinée est ainsi, pas de la littérature non plus et pas non plus la grande peinture, mais comme le disait François Truffaut : « les petites chansons à la radio, disent souvent la vérité », cela peut compter dans une vie une chanson, marquer une époque, un événement historique... Comme d'avoir lu et aimé, Spirou, Tintin, Corto Maltèse ou Marcel Gotlib… notre place est là, pas plus, pas moins : Un Art populaire.

Il y avait autrefois un musée national des arts et traditions populaires à Paris, il a été fermé en 2005, vidé, on a mis en caisses ce qu'il contenait, et je crois que le tout dort aujourd'hui dans les réserves du Musée des civilisations à Marseille.

N'ayons pas trop d'illusions sur notre place future.

Je pars en sifflotant une chanson.

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